L'image de la femme dans la Bande Dessinée (5) - la maternité -


 

L'image de la femme dans la Bande Dessinée (5)

- la maternité -

 

S’il est un domaine où l’égalité homme-femme n’existera probablement jamais, c’est bien celui de la maternité. Mais au détriment de l’homme, pour une fois. Et je dis « probablement », car avec les expériences génétiques tentées en ce début de XXIème siècle, quelque sorcier osera bien un jour faire ce qu’il faut pour franchir cette ultime frontière. Mais c’est une autre histoire.

Alors, est-ce que c’est parce que ces fonctions de créer la vie et de nourrir de façon « naturelle » les nourrissons sont réservées aux seules femmes que certaines sociétés, pendant longtemps, voulurent les confiner à ces seules tâches et aux activités annexes ? Mystère.

En attendant, la Bande Dessinée de son côté a mis très très longtemps avant d’aborder ce sujet fondamental de la maternité. Comme si, pour la BD et ses créateurs, ça n’existait tout simplement pas. Et quand elle s’est enfin mise à y faire référence, il faut bien avouer qu’elle y est allée par étapes successives, mais plus que très très lentement, pour passer du non-dit à la simple évocation ou allusion (sans image), et finir par passer, non sans mal, enfin à l’illustration (qui est quand même sa raison d’être). Il lui a fallu près de 40 à 60 ans pour accomplir cet exploit, ce qui n’est pas rien. On peut facilement en conclure qu’il y avait là comme une sorte de tabou. Etait-ce par ce que derrière la maternité, il y a forcément la sexualité, autre interdit des débuts de la BD ? Faut-il y voir, une fois de plus, la marque de la pensée catholique qui a contrôlé le développement de la BD européenne franco-belge dans les années 1920/1940 ? Pensée chrétienne qui, soit dit en passant, tentait par ailleurs depuis longtemps d’imposer l’image d’une maternité symbolique sans aucune sexualité. Un autre mystère que certains ont du mal à admettre.

Le fait est toutefois que l’absence de femmes dans les premières bandes dessinées permettait (au mieux) ou imposait logiquement (au pire) d’éviter toute allusion à la naissance. Sujet qui – c’est du moins ce que certains responsables ont du décider à l’époque - n’intéresserait « évidemment » pas les garçons, destinataires de ces publications à leurs débuts. Ou bien, sujet qu’il fallait au contraire éviter à tout prix afin de ne pas aborder certains faits corollaires comme la procréation et l’accouchement ?

Il y avait bien quelques enfants dans les premières histoires racontées, mais jamais, ou pratiquement jamais, de bébé – du moins pas dans mes souvenirs. Mais je ne suis pas non plus un spécialiste de la BD des années 1920/1940, aussi puis-je me tromper. Une des premières traces de nourrisson retrouvées au cours de mes fouilles archéologiques dans ces anciennes BD remonte à 1922 avec l’album « Bécassine nourrice ». BD que je n’ai jamais lue, je dois l’avouer, mais dont j’ai retrouvé une planche ou deux sur la Toile.

Toutefois, l’intitulé de cet album me laisse perplexe. Si l’histoire semble débuter par l’embarras de deux vieilles rombières devant les cris d’un nourrisson, se retrouver par la suite avec Bécassine comme nourrice me laisse à penser qu’il y a eu erreur lors du recrutement. La situation de nourrice sépare très nettement la fonction de soins apportés au nouveau-né de tout lien avec sa conception et sa fabrication, cette fameuse maternité à éviter. Parfait donc. Et cela ne pouvait qu’arranger auteurs et éditeurs de petites histoires en images à l’époque. Mais rappelons néanmoins que la nourrice était censée « nourrir » l’être vorace déposé par une cigogne. Et voilà Bécassine dans ce rôle qu’elle ne peut pas assumer, puisque, nous l’avons déjà vu, elle ne présente pas la plus petite trace de poitrine ! Un nouveau mystère donc qui ne sera jamais élucidé. Mais nous n’en sommes plus à un près.

Ensuite, ce fut le grand silence sur ce sujet des nouveaux-nés, et ce, pendant des décennies.

Sauf erreur de ma part, je n’ai trouvé en tout et pour tout que 5 vignettes dans lesquelles figure un bébé dans toute l’œuvre d’Hergé. Et encore, dans 3 d’entre elles, il ne s’agit que d’un simple élément du décor sans la moindre importance. Dans « Le Temple du Soleil » (1949) on aperçoit une mère Inca portant son bébé sur le dos ; dans « L’Affaire Tournesol » (1956) on voit à 2 reprises le fameux Lampion avec toute sa marmaille, dont un bébé dans son landau. La plus ancienne représentation d’un bébé par Hergé remonte à 1946, dans « Le Lotus bleu », où il évoque dans une toute petite vignette ces nourrissons chinois qui étaient jetés dans les eaux du fleuve pour s’en débarrasser. Il y a mieux comme image positive de la maternité. Ensuite, en 1947, dans « Tintin en Amérique », notre héros entend des hurlements et craint qu’on n’attaque son chien Milou. Mais il découvrira très vite que ce ne sont que les braillements d’un nourrisson dans les bras de sa mère. Tout allait donc pour le mieux. Sauf en ce qui concerne la belle image de la maternité.

Franquin, bien qu’un peu plus jeune qu’Hergé, ne fera pas mieux à ses débuts. Notons, par exemple, dans son épisode « Spirou chez les Pygmées » (1949) deux vignettes seulement dans lesquelles on aperçoit dans le décor une femme africaine portant son bébé sur le dos – une bizarrerie aux yeux des Occidentaux de l’époque, je suppose. Et puis, c’est tout, sauf erreur de ma part.

Et ce, jusqu’à ce que ce même Franquin n’aborde le sujet de la maternité en 1960, mais de manière détournée. Ne disait-on pas, alors, que les enfants découvraient « les choses de la vie » à la ferme avec les poules et le coq, ou les vaches et le taureau ? Ou, tout simplement dans la rue, en ville, avec les chiens errants, animaux sans gêne. Il est vrai qu’Internet n’existait pas encore, même pas en rêve. Et bien, si je ne me trompe, c’est Franquin qui s’est lancé le premier, et à fond, dans le sujet de la reproduction pour faire notre éducation en images. Enfin, presque. Car il manque quand même quelques scènes importantes dans son récit, les clés de l’origine des choses, pour comprendre tout ça. Mais après tant d’années d’attente, on ne pouvait pas, non plus, tout avoir d’un seul coup d’un seul. Dans son album véritablement hors norme et poétique, il nous présente la transmission de la vie à travers l’exemple d’un couple d’animaux exceptionnels qui donne naissance à 3 petits dans la forêt amazonienne. Il s’agit, vous l’avez reconnu, de l’album « Le Nid des Marsupilami ».

Et il faudra attendre encore quelques années, pour qu’en 1964, on ne découvre, pour la toute première fois (à ma connaissance), l’excitation de toute une famille d’humains lorsque l’enfant paraît. C’était dans le tome 7 de la série des Michel Vaillant par Jean Graton, intitulé « Les Casse-cou ». Mais attention, si l’auteur-dessinateur nous montre bien notre héros donnant le biberon à son neveu visiblement âgé de quelques semaines, il ne nous parle ni ne représente la moindre grossesse, et encore moins le passage obligé par la maternité d’un hôpital. Cela aurait probablement traumatisé les jeunes esprits de l’époque. Patience, patience.

Il faudra en effet attendre encore pour voir la vérité sur ces choses. Notons toutefois en passant que 1964 fut également l’année de la parution de « Barbarella », la première héroïne libérée. Comme quoi ces changements étaient bien dans l’air du temps. Et même si il a donc fallu être très patients, la vérité a fini par se savoir, et il n’y a plus guère que chez les Schtroumpfs que les bébés sont apportés par une cigogne en 1984. Petit clin d’œil humoristique de la part de Peyo pour ces croyances anciennes, n’en doutons pas.

C’est en 1974, à ma connaissance, que pour la première fois une femme enceinte s’affiche en couverture d’un album de BD. C’est l’œuvre provocatrice de Pichard et Wolinski intitulée « Le Mariage de Paulette ». Une Paulette, précisons, que se marie enceinte jusqu’au yeux.

Plus délicat, et plus « grand public », Blanc-Dumont nous montre à la même époque, une femme enceinte dans sa série « Jonathan Cartland », dans le tome intitulé « Dernier convoi pour l’Orégon » (1976).

Par la suite, les exemples se multiplieront, comme si les autres dessinateurs constatant que toutes ces « premières » n’ayant provoqué aucun cataclysme, ils pouvaient, à leur tour, oser. Jusqu’à ce que ces images ne deviennent « naturelles ». Ce qui est d’ailleurs leur nature profonde, bien évidemment.

Citons au passage, en 1982, une floraison de femmes enceintes. Chez Jean-Claude Servais dans le tome 1 de « Tendre Violette » ; chez Martin Veyron dans sa série « Bernard Lermite » ; chez Van Hamme et Rosinski dans le tome 4 de leur série Thorgal intitulé « La Galère noire ».

En 1988, ce sera au tour de Auclair, dans le tome 6 de sa série « Simon du fleuve » intitulé « L’éveilleur ». A cette même époque, j’en aurais peut-être appris beaucoup plus si je n’avais pas raté tout simplement les 3 tomes de « L’Encyclopédie des bébés » par Goossens (en 1987/88 et 90). Enfin, peut-être, mais ce n’est pas certain !

Le plus bel hommage à la maternité s’affichant pour la première fois dans sa quasi totalité, et ne se contentant pas d’une vignette ou deux, et ce dans un album grand public, ce fut à nouveau dans la série Thorgal par Van Hamme et Rosinski. Cette grossesse faisait bien partie de l’intrigue dans le tome 16 de la série intitulé « Louve » et publié en 1990. La compagne de Thorgal, enceinte, est obligée de fuir seule pour se cacher dans la forêt et dans une grotte afin d’échapper aux hardes de tueurs ayant envahi la région. Et là, elle accouchera, mais pas tout à fait toute seule. Elle sera en compagnie ... d’une louve, « pleine » également et qui attendait la délivrance.

Autre première dans cet album (du moins à ce que j’ai pu constater au cours des mes nombreuses lectures – mais je n’ai pas TOUT lu non plus!), c’est la première fois qu’est représentée une femme qui allaite son nourrisson.

Pour ce qui est de l’accouchement proprement dit, il n’est pas encore véritablement « illustré », mais simplement évoqué, ce qui était quand même une première à l’époque. On aperçoit en effet, depuis l’extérieur, l’entrée de la grotte d’où sortent les premiers cris du nouveau-né. On n’en est encore qu’à une allusion, mais c’est déjà mieux que dans l’album de Jonathan Cartland évoqué plus haut (publication de 1976) et dans lequel, la compagne indienne du héros lui dit simplement qu’elle part se baigner à la rivière, et qui, quelques cases plus loin, lui tend son fils … j’allais dire un nouveau-né littéralement sorti d’on ne sait où.

Pour assister en direct et en images à une naissance, il faudra attendre encore un peu. C’est en 1994, enfin, à ce que j’ai pu voir, et dans le tome 1 de la série « Les sept vies de l’Epervier » par Cothias et Juillard, qu’on assiste véritablement à un accouchement dessiné de manière très réaliste. Il y aura une autre naissance cette même année dans le tome 3 du « Petit Rahan » par Chéret. Et citons ensuite, car ces scènes ne sont pas si courantes, une autre illustration d’un accouchement en 2012 dans le premier tome de la mini série « Duelliste » par Coppola et Herzet. Un grand pas avait été franchi dans la représentation de la transmission de la vie.

La BD de ce début de XXIème siècle ne laissait pratiquement plus aucun thème dans l’ombre, même si elle avait pris son temps. Les plus curieux me feront remarquer que je n’ai pas cité d’illustration concernant l’acte initial. En vérité, c’est parce que mon enquête n’est pas terminée. Je recherche encore qui a été le premier à oser… On en reparle dès que possible.


 

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