La Mort dans la Bande Dessinée (1) - des morts très discrèts -
La Mort dans la Bande Dessinée (1)
- des morts très discrèts -
Si besoin était de démontrer comment la Bande Dessinée est passée d’une publication pour la jeunesse à une édition pour adultes, il suffirait, je pense, d’observer en quelques images de quelle manière les scénaristes, mais surtout les dessinateurs, ont abordé d’abord l’image de la femme (voir les pages que nous avons consacrées à ce thème riche), mais surtout celle de la mort.
Dans la BD des années 1930 entièrement destinée à la jeunesse, la mort n’existait tout simplement pas.
Dans l’album « Tintin chez les Soviets » (1929), Tintin au volant d’une automobile se fait percuter par un train qui réduit son bolide en mille morceaux, et lui en sort totalement indemne, pas la moindre petite écorchure, pas le moindre passage par la case hôpital.
La série des « Lucky Luke », apparue en 1947, se passe dans l’Ouest américain où tous les conflits se réglaient alors à coups de colts. Mais on n’y verra jamais le moindre blessé et encore moins le plus petit mort… enfin presque ! J’y reviens bientôt.
Dans ces BD pour la jeunesse, on cogne et on assomme beaucoup de monde, mais on ne blesse personne, le sang ne coule jamais et surtout, SURTOUT, on ne tue pas. Les héros, déjà, de toute manière ne peuvent pas mourir puisqu’il n’y aurait alors tout simplement plus d’aventure possible. Quant aux méchants, on ne les tue pas non plus, question de morale. Pour protéger la jeunesse des horreurs de la vie ?
La première allusion, oh très discrète, à la mort dont je me souvienne remonte à 1937. C’était dans l’album « L’oreille cassée » de la série des Tintin. Deux vilains méchants se battent avec notre héros au cœur pur, et tombent à la mer avec lui, puis se noient. Personne toutefois ne prononce ce terme, ni n’évoque leur mort – le mot est encore tabou. On apprend simplement « qu’ils ne sont pas remontés » et on les voit emportés par des petits diables ailés. Il est vrai que s’étaient des méchants, et leur destination dernière ne pouvait être que l’Enfer.
Hergé utilisera à deux reprises ce principe d’évocation dans sa série « Quick et Flupke » parue entre 1930 et 1940. Dans la petite histoire intitulée « La foi dans la publicité », Flupke voit une affiche avec un homme qui glisse sur la rambarde d’un escalier et il s’empresse de faire de même. Sur l’image suivante, on comprend qu’il s’est tué puisqu’il se retrouve devant Saint Pierre dans les nuages. Mais rassurez-vous, dès la page suivante, il est bien là pour poursuivre ses aventures avec son pote. Une autre image de la mort apparaît discrètement dans cette même série, dans l’épisode « Flupke est patient ». On le voit se planter devant un terrier avec son fusil et attendre que le lapin qui s’y est réfugié en sorte enfin. Dans la vignette suivante, pour évoquer une attente interminable, on constate que sa barbe a poussé, ses cheveux blanchi, qu’une ville s’est construite derrière lui, et surtout, que son chien, couché à ses pieds depuis tout ce temps, est devenu … un squelette. C’est juste pour rire et c’est tout.
Autre allusion discrète à la mort, c’est celle de Lucky Luke, lui-même. Oui, le grand héros est mort dès sa première aventure, et je reste persuadé que peu de lecteurs s’en souviennent. Il s’agissait de l’histoire intitulée « La mine d’or de Dick Digger » parue en 1947. Notre héros tombe dans une rivière et disparaît dans une cascade. Son cheval, Jolly Jumper l’imagine emporté au Paradis par un ange, et, de désespoir (car il est responsable de cette chute), ce fidèle serviteur veut en finir avec la vie et se couche sur la voie de chemin de fer pour attendre la mort à son tour. Oui, vous n’avez pas rêvé : il y avait là une première allusion au suicide, une image qui a bizarrement passé la censure et qu’on ne reverra pas de sitôt. Mais tout cela se terminera bien. Le cheval finira par entendre le petit coup de sifflet de son maître qui l’appelle, un Lucky Luke miraculeusement sauvé par un Indien qui péchait par là et l’a sorti à moitié noyé dans son filet.
La mort est si tabou que même dans une BD consacrée à la guerre, je veux parler ici de l’album « Les Japs attaquent » de la série Buck Danny (par Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon) et paru en 1948, on ne voit pratiquement jamais de soldat tué par une bombe ou par un coup de feu. Un seul en fait, mais on ne l'aperçoit que de très loin. Et une explosion qui fait voler des corps en l'air. C'est tout. Il fallait probablement oublier le traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale. Une seule série de vignettes dans cet album nous montre une mort de près, il s'agit d'une femme tuée par … une sagaie.
Un des premiers cadavres apparu dans une vignette et dont je me souvienne est l’œuvre d’Edgar P. Jacobs. Cela remonte à 1950. Y en avait-il eu d’autres auparavant dans les Bandes Dessinées franco-belges (le domaine de notre étude) ? Je l’ignore car je n’ai pas tout lu. Quant aux Comics américains, ils avaient déjà très certainement osé en montrer car ils avaient beaucoup d’avance sur l’Europe qui entre 1939 et 1945 a eu bien d’autres préoccupations que la publication de petites histoires illustrées pour les enfants – ne serait-ce que par manque de papier. Mais je ne dispose pas d’assez de documents et d’exemples de ces Comics venus d’outre-Atlantique pour y mener le même genre d’étude.
Revenons donc à notre série « Blake et Mortimer » et à l’album intitulé « Le Secret de l’Espadon », paru en 1950, je vous l’avais dis. Nous sommes dans cette aventure en pleine guerre mondiale, et Blake et Mortimer échangent des informations par radio avec un espion à leur solde. Soudain, un coup de feu claque dans leurs écouteurs, et dans la vignette suivante on découvre le corps de cet homme abattu par un coup de pistolet. Avec une particularité intéressante : l'image du meurtrier avec son arme et l'image du personnage tué ne figurent en général pas "ensemble" dans la même vignette. Comme pour dissocier l'acte et sa conséquence. Dans le cas évoqué, comme pour préparer le lecteur à ce qui allait arriver, on voit l'espion en gros plan avec uniquement "l'ombre" d'une main armée d'un pistolet derrière lui.
Un grand pas venait toutefois d’être franchi qui sera suivi par bien d’autres dans le même album. Il y aura, en effet, bien d’autres morts, chose rendue inévitable par la guerre, mais sans jamais faire apparaître la plus petite trace de sang dans ces images néanmoins. Il y avait là un tabou qui résistera encore pas mal d’années malgré quelques tentatives vite étouffées.
Oui, dès 1953 nous avons failli voir une mort avec effusion de sang. C’était dans l’album « Hors-la-Loi » de la série des Lucky Luke. J’ai dis « failli » car ces images ont été censurées avant la première parution en album. C’est ce qu’on apprend sur les pages consacrées à Lucky Luke sur la Toile. On y découvre en effet que 3 cases nous montrant la mort en direct d’un des frères Dalton avaient été interdites. On y voyait le plus petit des 4 frères-bandits suspendu par ses bretelles à un lustre. Lucky Luke lui tirait dans la tête, et l’image suivante nous montrait les 2 revolvers du bandit tombant dans une énorme flaque de sang (à voir ici). La censure avait frappé même si on ne voyait le cadavre à aucun moment.
Dans la nouvelle version finalement publiée, moins violente, Lucky Luke coupe les bretelles du frère Dalton avec une seule balle. Et le bandit tombe dans un tonneau et s’y retrouve prisonnier. C’est, je n’en doute pas, cette version que vous connaissez, comme moi. Autre allusion à la mort dans cet album, c’est le final. L’aventure se termine en effet sur la simple image des tombes des frères Dalton tués au cours d’une de leurs nombreuses attaques. Ils seront remplacés dans les albums suivant par leurs cousins, aussi méchants, mais plus bêtes, et à ce titre, source de nombreux gags.
Par la suite, dans les années 1960, la production de BD est devenue tellement importante qu’il est bien difficile de pouvoir déclarer avec exactitude dans quelle série les jeunes amateurs de BD, qui avaient grandi, ont pu voir leur premier crime, leur première tache de sang. Il faudrait avoir tout lu, et ce n’est pas possible. Pas mon cas en tout cas.
Je poursuis donc mon enquête et on en reparle.
[à suivre ...]
Affichages : 440